V!TAL, ou l'urgence d'être vivant
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"V!TAL, ce n'est pas une pièce qui parle de la vie. C'est une pièce où la vie apparaît dans sa puissance, dans sa fragilité, portée par une urgence." C'est ainsi qu'Ismaël Mouaraki résume sa nouvelle création pour Destins Croisés. À l'approche des premières représentations, Maison Verso s'est entretenu avec le chorégraphe.
Dans la description originale de V!TAL, on parlait de joie comme acte de résistance. Ce qu'on ressent sur scène, c'est plutôt une urgence, viscérale, presque rituelle. Comment est-ce que la pièce a évolué vers ça ?
Quand tu pars sur un point de départ, c'est une idée cérébrale. Mais quand tu travailles avec la matière, avec les corps et les humains qui collaborent avec toi, la pièce évolue à partir de là. Je me suis rendu compte que le mot "joie" était trop petit pour ce que je cherchais vraiment. Ce qui m'intéressait, c'était quelque chose de beaucoup plus profond. Pour moi, V!TAL c'est une ode à la vie, une traversée dramaturgique et énergétique. Et cette traversée-là, elle naît d'une conscience : notre temps est limité. Ce n'est pas quelque chose de sombre. Au contraire, ça crée une urgence de vivre, de ressentir, d'habiter pleinement son corps tant qu'il est là. Des épreuves personnelles, des pertes, des mois passés dans l'incertitude, m'ont appris que le temps et le toucher n'ont pas la même valeur quand on y est vraiment confronté. C'est de là qu'est né V!TAL. Ce n'est pas une pièce qui part de la vitalité. C'est une pièce où la vitalité apparaît réellement, par l'effort, par le souffle, par la transe, par le collectif.
Quel lien peut-on retrouver entre V!TAL et Le sacre de Lila ?
Le sacre de Lila puisait dans mes origines marocaines, dans la cérémonie de la Lila, un rituel de guérison qui dure toute la nuit, porté par la musique gnawa et des états de transe collective. J'ai grandi avec ça. Et cette notion du rituel, de la transcendance, du surpassement par le corps, elle a toujours défini ma danse, que ce soit en break, en hip-hop, en contemporain. C'est ma vérité de danseur. Avec V!TAL, j'ai gardé cette matière première, mais je l'ai universalisée. On enlève les décors du Maroc, les références culturelles spécifiques, et on arrive avec des interprètes d'aujourd'hui, des corps d'aujourd'hui. Ce qui relie les deux pièces, c'est la transformation par le corps. La vie est un chemin initiatique, et le corps se transcende là-dedans. C'est comme ça que je le vois.
Il y a de la sensualité, de la tendresse, un besoin de connexion, mais chaque artiste a son moment. Comment as-tu trouvé l'équilibre entre le collectif et l'individuel ?
Pour moi, le collectif n'efface jamais l'individu. Au contraire, il le révèle. Quand je choisis les interprètes, je ne les choisis jamais pour leur qualité individuelle seulement. Je les regarde ensemble. Je cherche une alchimie de groupe. Pour V!TAL, après une première audition internationale, un groupe restreint a passé cinq jours ensemble, pas pour être évalué individuellement, mais pour voir comment l'alchimie se construit, comment les affinités se tricotent. Et sur scène, c'est cette meute humaine qu'on voit, animée par l'urgence intérieure de chacun. Chaque interprète porte sa propre histoire, son propre corps, sa propre manière de traverser l'intensité. Et c'est là qu'on ressent les individualités. Il y a aussi ce que j'appelle l'effet catapulte : l'énergie collective qui soulève quelqu'un, qui lui permet de s'élever et de se révéler. Le groupe agit comme une passerelle vers quelque chose de plus grand que l'individu. La sensualité et la tendresse, elles viennent de là aussi, de cet épuisement partagé où les sens les plus primitifs refont surface : l'épiderme, le regard, le toucher.

La musique est omniprésente, elle prend aux tripes, elle est presque hypnotique. Quelle place les musiciens occupent-ils dans la création, au-delà de l'accompagnement ?
Au début de mon parcours, je faisais mes propres musiques. Puis j'ai commencé à travailler avec des concepteurs sonores, mais à distance, on créait en parallèle et on assemblait après. C'est avec Le sacre de Lila, en invitant un groupe de musiciens gnawa directement en studio, que j'ai senti ce que ça change de créer ensemble, en temps réel.
Avec V!TAL, je voulais aller encore plus loin dans cette direction. Dès le départ, Olivier Landry-Gagnon à la composition, à la basse électronique et, et Olivier Cousineau à la batterie, étaient avec nous dans le studio. Pas pour observer, pour traverser la même intensité que les danseur·se·s. La musique agit directement sur le corps, elle crée des états de fatigue, d'euphorie, de relâchement. Et les interprètes réagissent à ce qu'ils reçoivent musicalement, mais les musiciens réagissent aussi à ce qui se passe dans les corps. C'est un vrai échange vivant. Je leur dis toujours : vous êtes des interprètes au même titre que les danseur·se·s. Vous êtes engagé·e·s physiquement avec nous. Pour moi, la musique n'est pas extérieure à la pièce. C'est une force intérieure de la dramaturgie.
La scénographie crée quelque chose d'entre-deux, ni tout à fait réel ni tout à fait rêvé. D'où vient cette esthétique ?
V!TAL se passe dans un entre-deux : entre le conscient et l'inconscient, entre ce qu'on contrôle et ce qui nous échappe. La scénographie devait refléter ça. La passerelle lumineuse autoportante crée une traversée, un accès à quelque chose d'autre. Et le tulle, ce rideau perforé en fond de scène, permet des apparitions et des disparitions. Quand la lumière vient taper quelqu'un derrière, on le perçoit comme un hologramme, filtré, presque spectral. Pour moi, ça rappelle que le corps est temporaire. Ce n'est pas une idée morbide. C'est exactement le contraire : c'est pour dire qu'il faut l'habiter pleinement. La lumière, on a aussi travaillé pour qu'elle ne filtre pas trop, pour qu'on accède aux visages, aux regards, aux sourires, à la fatigue réelle des interprètes. C'est le corps qui révèle l'énergie. La lumière, elle doit le soutenir, pas l'effacer.
V!TAL s'adresse à tout public. Qu'est-ce qui, dans la pièce, peut toucher quelqu'un qui n'a jamais vu de danse contemporaine ?
Je pars toujours de moi, de mon vécu. Quand c'est personnel, ça devient universel, parce que ça touche quelque chose de commun à tout le monde. Et je pars toujours du corps, qui est ce qu'on a de plus primitif. On n'a pas besoin de connaître les codes de la danse contemporaine pour reconnaître un souffle, une fatigue, une chute, un élan, quelqu'un qui aide un autre à se relever. Ce sont des réalités partagées. Je ne cherche pas que le public comprenne tout de manière intellectuelle. Je cherche d'abord ce qu'il ressent. Les danseur·se·s ne jouent pas l'épuisement, ils le vivent. Et c'est ça qui entre dans le corps du spectateur : la véracité du surpassement, la preuve que le potentiel humain est là, réel, débarrassé de tout le construit social.
23, 24 et 25 septembre, 19 h et 26 septembre, 16h - Agora de la danse, Montréal 12 novembre, 20 h - Vitrine OFF-CINARS 22 novembre, 16 h - Salle Edwin-Bélanger, Montmagny 1 décembre, 13 h 30 et 19 h 30 - Grand théâtre de Québec, Québec

